samedi 13 février 1999

HOPITAL - CHAMBRE - 20h00

L'infirmière est passée tout à l'heure pour m'apporter mon dîner. J'ai souri et l'ai remerciée. Elle est ensuite ressortie et a fermé la porte derrière elle. J'ai attendu quelques secondes, puis je suis allé vérifié si elle avait refermé la porte à clef. A chaque fois que l'on m'apporte mon plateau repas, je vérifie si la porte est bien fermée à clef. A chaque fois c'est le cas. Une fois que je fus de nouveau convaincu que je ne pourrais pas ouvrir la porte, je me suis installé sur la chaise en face du bureau et j'ai regardé mon plateau. Puis les murs blancs. Puis le lit blanc. Puis la fenêtre. Puis de nouveau le plateau. Et je me suis soudainement mis à pleurer. C'est venu sans que je ne m'en rende compte. J'ai pleuré pendant de longues minutes, assis devant mon repas. Je n'avais pas pleuré depuis quelques jours et peut-être que le changement, cet endroit, ces repas apportés à heure fixe et régulière, peut-être que tout cela m'avait aidé à ne penser à rien d'autre. Maintenant l'habitude passe et je commence à prendre conscience de ce qui m'arrive. Ou, du moins, je le crois. Cela fait plus d'une semaine que je suis ici. Je ne suis pas sorti de ma chambre depuis mon arrivée. De temps en temps, une infirmière ouvre la porte de ma chambre et m'annonce que je vais rencontrer la psychiatre. Autrement, je n'ai rien à faire. Il n'y a même pas de télévision. J'ai mes livres. Et mes cigarettes. Le deuxième jour, on m'a demandé si je souhaitais autre chose. Comme j'avais compris que je n'aurais pas le droit à grand chose, j'ai demandé du papier et un stylo. On m'a apporté un cahier et un stylo à bille. Pas immédiatement : tout ce que je demande, tout ce que je fais, est suivi et validé par la psychiatre.

J'ai commencé à écrire ce journal. J'essaie d'écrire régulièrement. C'est assez difficile, parce que je ne fais rien de mes journées et je n'ai pas grand chose à dire. Du moins, a priori. Ecrire ce journal me permet de savoir quel jour on est. Pour ce qui est des heures, ce n'est qu'à titre indicatif que je les indique : je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est, en général. Cependant, comme je l'ai déjà mentionné, mes repas sont apportés à heure fixe, ce qui m'indique déjà s'il est plutôt 11h ou 14h. D'autre part, nous sommes en hiver et les nuits tombent vite. J'arrive à me repérer de cette manière. Le soir, à partir de 22h, je sais que les bruits cessent.

Ces journées me permettent de réfléchir. Au début, je ne pouvais pas réfléchir. L'isolement m'a aidé, ensuite. Peut-on sincèrement imaginer ce que c'est que d'être complètement coupé du monde extérieur, sans pouvoir jamais sortir de sa chambre, pendant plus d'une semaine ? C'est une sensation vraiment étrange. J'ai l'impression de ne plus être maître de ma vie. Tout ce que j'ai connu il y a quelques mois semble ne plus exister. Je me demande toujours ce que font les autres étudiants de mon école d'ingénieurs. S'ils pensent à moi. Ce que font mes parents...

Et il y a Grégoire. J'ai peu pensé à Grégoire depuis que je suis arrivé. De temps en temps, la nuit, dans mes rêves. Mais il commence maintenant à hanter mes heures. Les souvenirs (puisque c'est de cela qu'il s'agit maintenant et qu'il s'agira toujours de cela) tournent en boucle. Quand je pense à Grégoire, je ne peux plus m'arrêter de pleurer. J'ai une boule à l'estomac.

Je ne peux plus écrire, d'ailleurs. Je recommencerai plus tard ou demain.

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