jeudi 11 février 1999

HOPITAL - CHAMBRE - 23h00

Quand je suis arrivé, on m'a presque tout pris : mon sac a été retourné sur le lit et inspecté, objet par objet. On a retiré le rasoir électrique. J'ai dit : mais c'est un rasoir électrique, pas manuel ! Pour toute réponse, j'avais la même phrase, répétée avec le même ton monocorde : "On ne sait jamais". Sous prétexte qu'on ne savait jamais, on m'a pris mon rasoir, mes médicaments, une bonne partie de ma trousse de toilette. Mais on m'a laissé les magazines. Et quelques romans.

Tout à l'heure, alors que je lisais Les Particules Élémentaires, de Michel Houellebecq, la porte de ma chambre s'est ouverte brusquement. Une énorme tête est passée dans l'embrasure et m'a observé agressivement (du moins ai-je ressenti une certaine agressivité). J'ai regardé la tête dont je ne parvenais pas à distinguer s'il s'agissait d'une femme (très probablement), si elle souriait, si elle était ridée, etc. Elle était en contre-jour et tout ce que je distinguais, c'était une masse relativement ronde. J'en ai déduit que c'était une tête, parce que je ne voyais pas ce que ça pouvait être d'autre. Puis la tête s'est mise à parler.

- Vous ne dormez pas ?

S'agissait-il vraiment d'une question ? Le son en fin de phrase ne descendait pas, c'était même plutôt le contraire, et c'est bien la marque de l'interrogation. Mais étant donné que la lumière au-dessus de mon lit était allumée, que j'avais un livre entre les mains et que j'avais plié mon coussin en deux pour mieux l'ajuster sous ma tête, il me paraissait évident que je ne dormais pas. Alors pourquoi me le demander ? Pour voir si j'étais fou ? J'ai failli répondre, si, si, je dors, mais je me suis dit que ce n'était pas le lieu pour de telles blagues.

- Non, je lis.
- Vous avez vu l'heure ?
- Non : il n'y a pas moyen de voir l'heure dans cette chambre.
- D'accord, mais vous voyez qu'il fait nuit.
- Oui, je vois ça.
- Écoutez, si vous n'apprenez pas à vivre normalement, votre séjour ici risque d'être plus long que prévu.
- Lire n'est pas normal ?
- Vous voyez bien de quoi je parle, non ?

Non. Mais visiblement, il aurait mieux valu. Je posai alors mon livre et éteignis la lumière. La tête resta encore un peu dans l'embrasure de la porte. Puis disparut.

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